Archive for the 'Les gars' Category

Gregory Dark

Dimanche, octobre 26th, 2008

Sex Freaks

Au début de l’incontournable Sex Freaks (1996), un magicien sort de sa voiture avec une mallette contenant deux espèces de poupées Barbie et un Ken (vraisemblablement la version diffusée en Haïti) qui lui servent à zombifier une blonde, une black, un clown, et à les faire pénétrer dans le “Dark World”, seul refuge face à l’absurdité du monde réel plongé dans le chaos d’une apocalypse imminente. Comme on peut s’en douter, le lieu en question est un lupanar frénétique aux allures de pandémonium obscène où notre malheureux trio va commencer par copuler devant une assemblée d’élus aux dégaines infernales. S’ensuivent (nous faisons une sélection) l’accouplement d’Artgirl, intello nihiliste, avec deux cafards géants, la performance conceptuelle (si, si) de Lucy, féministe post-moderne spécialisée dans la consommation avide de diablotins, ou le gang-bang de Sweetmeat, créature russmeyerienne s’envoyant une armée de squelettes. Nous apprenons en parallèle que le magicien initial doit ses pouvoirs à une entité virtuelle nommée Lips dont la matérialité se résume à d’énormes lèvres pulpeuses enfermées dans un moniteur-télé et la mission à inculquer par l’exemple les rudiments d’une citoyenneté responsable aux freaks qui ingèrent son programme purificateur… Fichtre ! Le délire fumeux de Gregory Dark est tellement ahurissant et son humour caustique si délicat à interpréter qu’il s’affirme, malgré la concurrence (Ninn, Zen, D’Amato, etc.), comme l’auteur porno le plus singulier de notre fin de siècle. D’autant qu’a priori aucune outrance ne le rebute : Between the cheeks 3 (1983) nous conte l’histoire d’un anus qui parle, plutôt bien d’ailleurs, puisqu’il éructe des aphorismes meurtriers du style : “Le sens de la vie et le trou du cul de la femme sont une seule et même chose parce que là se trouve l’âme de la femme et aussi celle de la nature toute entière”. Le héros du film en sera à ce point bouleversé qu’il entamera, enturbanné comme un gourou, un cycle de conférences pour transmettre la pensée profonde de l’orifice ratiocineur : “Et c’est ainsi, mes chers auditeurs, que j’en suis arrivé à connaître tout sur la nature de l’Univers”, conclut-il son exposé devant un parterre d’adeptes convertis à l’adoration scatophile… On le devine, dans l’Au-Delà du (bon) mauvais goût, Gregory Dark rejoint sans peine John Waters ou les frères Farrelly.  Il nourrit en outre son style azimuté à la manne d’une constante audace formelle (fini le cinéma ; vivent les bidouillages vidéo, ce qui contribue au cachet indéniablement moderne de ses productions) relayant des thématiques très actuelles (manipulations mentales et physiques, pouvoir des médias, philosophies new age, totalitarismes ubuesques) que lamine une cinglante ironie parodique. Même ses films en apparence les plus anodins (Flesh, Blue Dahlia) ne résistent pas à un traitement ravageur des stéréotypes. Exemple parfait, Vanessa, captive du vice (1986), censé nous narrer la biographie de Vanessa del Rio, dont les étapes successives, loufoques et politiquement très incorrectes, développent de savoureux sketches provocateurs : née en Russie (dans une petite ville nommée Small Town !), la starlette fuit le régime communiste, échoue à Paris où elle s’initie aux partouzes, gagne le Paraguay l’espace d’un premier film (On ne parle pas la bouche pleine), transite par l’Alaska et y rencontre l’amour en la “personne” d’un danois (pas un habitant du Danemark, mais un chien qui finira écrasé par un train), se réfugie aux Etats-Unis comme représentante en vibromasseurs, pour finalement être rapatriée et incarcérée à Small Town où elle fera le bonheur des prisonniers politiques… On conseille notamment les interviews décalées des divers autochtones ayant croisé sa route, recueillies avec un sérieux imperturbable digne du Woody Allen de Prends l’oseille et tire-toi. Cette vision détonante (et foncièrement cruelle) de l’absurdité ambiante trouve sa traduction ultime dans la fameuse trilogie des New Wave Hookers (2, 3 et 4) que le filtre du fantastique distancié permet de radicaliser, à l’unisson d’un traitement visuel de plus en plus éclaté : la cité d’Atlantis sert de repaire à une étrange secte d’amazones-magiciennes occupées à asservir les hommes par le sexe (n° 2), une organisation clandestine de prostituées conditionnées (grâce à une méthode “scientifique” de stimulation par le rock !) poursuit le même dessein ravageur (n° 3), un nain philosophe nous guide à travers les multiples représentations de la féminité afin de nous initier à la compréhension du Monde (n° 4) ; scénarios répétitifs prétextes à un abandon quasi intégral de la continuité narrative au profit d’une fantaisie kaléidoscopique s’épanouissant par associations d’idées et représentations stéréotypées perverties. Evolution notable d’un style confirmée par les œuvres plus récentes : le diptyque Psycho Sexuel 1 & 2 et surtout Devil in Miss Jones 5, affranchi de toute préoccupation linéaire et frisant l’abstraction… Quelques efforts supplémentaires - Gregory Dark pourra bientôt proposer ses vidéos aux musées d’art contemporain.

(1999)




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